Les sept paroles du Christ
Article mis en ligne le 10 avril 2020

par Luc

Méditation

Chaque année, dès le lundi qui succède aux Rameaux, je me livre à une cérémonie intime

Christiane Rancé, le 09/04/2020, La Croix

Chaque année, dès le lundi qui succède aux Rameaux, je me livre à une cérémonie intime qui me fait entrer pleinement dans la Semaine sainte. J’écoute le Miserere d’Allegri jusqu’au dimanche de Pâques. Je fais cela en mémoire de mon grand-père à qui je dois d’avoir entendu pour la première fois cette Leçon de ténèbres. J’avais 5 ou 6 ans. Peut-être l’un de nous trois lui avait-il demandé ce qu’étaient exactement ces Pâques que préparait ma grand-mère dans sa cuisine. Il nous avait fait asseoir, ma sœur, mon frère et moi-même. Il avait posé l’index sur ses lèvres.
Puis, le geste lent et solennel, il avait extrait de sa pochette un des disques de vinyle qu’il maniait comme s’il s’était agi d’un oiseau tombé du nid. Je revois sa main large et longue poser le disque sur le plateau, puis le diamant sur la bordure brillante qu’un fin sillon entraînait sur la piste sonore. Et d’un seul coup, comme par magie, ça n’avait pas été un flot de musique qui s’était déployé dans la pièce plongée dans la pénombre, pour envahir toute ma poitrine, la dilater à l’extrême de l’émotion, mais un chœur tout entier d’hommes graves et recueillis d’où s’était échappé le miracle d’une présence enfantine. La voix de ce petit chanteur s’envolait de la litanie pour monter, seule vers les cimes d’un mystère trop haut et trop sacré pour se laisser surprendre par la parole. Cette voix, merveilleusement transparente, qui touchait la limite de façon exquise, je m’étais mise à l’attendre dès qu’elle se taisait ; à guetter son surgissement, sa modulation, son miracle comme on attend l’annonce joyeuse entre toutes : Christ est ressuscité !
Quelques années plus tard mon grand-père m’a raconté comment, de passage à Rome un Mercredi saint, Mozart avait pu aller écouter le Miserere que composa Allegri à la demande du pape, afin qu’il fût chanté dans la chapelle Sixtine, exclusivement pour la messe chrismale du Mercredi saint.À la sortie de l’office, Mozart avait recopié, à la note près et de mémoire, la partition interdite. C’était grâce à Mozart, m’avait-il dit, que nous pouvions désormais entendre l’art avec lequel Allegri était parvenu à fixer quelque chose du génie mobile de la musique, dans cette psalmodie. On pouvait dès lors comprendre pourquoi les papes l’avaient réservée à la consécration du Saint Chrême : cette musique imposait qu’on y entre comme dans un temple sacré, protégé du profane.
Aujourd’hui, mon grand-père ni ma grand-mère ne sont plus là, mais j’ai gardé ce rituel de la musique pour me préparer à la traversée de ces sept journées – sept comme les sept dernières paroles du Christ. L’écoute de cette psalmodie ramène mes grands-parents à moi dans une secrète anamnèse. Et avec leur souvenir, tous les rituels de Pâques célébrés en famille. Là n’est pas le seul sortilège qu’exercent le Miserere et cette voix d’enfant sur ma mémoire. Ils me font entendre dans une forme merveilleuse les deux absolus que concilie Pâques – le Mal dans la solitude et l’infamante crucifixion de Jésus, rédimés par l’Amour le plus inouï jamais offert pour nous, dans le sacrifice du Messie. À mes oreilles, cette voix d’enfant, c’était l’extrême tragique de la mort du Christ, résolu par la beauté.
« Miserere mei, Deus, secundum magnam misericordiam tuam » – « Aie pitié de moi, Ô Dieu ! dans ta grande Miséricorde » –, chante le Miserere. J’écoute et cette année, les paroles du Psaume 50 trouvent un écho particulier dans cette fête de Pâques où il nous faut renoncer aux veillées pascales, à la messe si joyeuse de dimanche, et aux nôtres auprès de nous et pourtant… pourtant, avec cette voix qui fuse j’entends la promesse qui m’est faite de la Résurrection, de la forte Joie.
J’entends aussi l’invitation à me recueillir, à chercher au fond de mon âme le château dans lequel, bien plus que dans le vaste au-dehors, je peux vagabonder de chambre en chambre jusqu’à la plus haute et la plus profonde, la plus
Le Christ, mes morts corporels et mes bien vivants, dont je sens frémir l’impatience, la tendresse, le désarroi aussi et les craintes. De là, je peux prier en méditant sur la Passion et le fait, proprement bouleversant, que c’est au moment où tout semblait perdu, où Judas avait trahi, où la foule en liesse qui l’avait acclamé s’était évanouie, que Jésus a partagé le pain et le vin dans le cercle restreint de ses disciples. Sachant qu’après sa Résurrection nous le ferions tous, de nouveau, ensemble, en mémoire de Lui, pour fêter la victoire de l’amour, plus fort que la mort.


Les sept paroles du Christ
1. “Père, pardonne-leur, car il ne savent ce qu’ils font” (Luc 23. 34)
2. “Je te le dis en vérité, aujourd’hui tu seras avec moi dans le Paradis” (Luc 23. 43)
3. “Femme, voilà ton fils… Voilà ta mère !” (Jean. 19. 26, 27)
4. “Eli, Eli, lamma sabachtani”… Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ?” (Mt. 27. 46 ; Mc 15. 34)
5. “J’ai soif” (Jean 19. 28)
6. “Tout est accompli ” (Jean 19. 30)
7. “Père, je remets mon esprit entre tes mains !” (Luc 23. 46)

Unis au Christ par l’Esprit, confiez lui votre prière, qui monte vers le Père. (Colonne de droite)